Publication chapitre 9

Yai Malena Jñani*

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Sans plus tarder, voici le neuvième chapitre, livre 2.

Chapitre 9

Nora, Alex et Manuel étaient assis autour de la table, écoutant une anecdote de voyage racontée par Luan.

—… On s’est promenés de village en village, et on nous envoyait suivre une autre piste à chaque fois. C’était une vraie aventure ! Mais il y a deux jours, alors qu’on roulait depuis deux heures en pleine forêt, Manuel prit le volant. On se rendait au dernier village possible…

— Attends là, reprit Alex, tu as laissé Manuel conduire ? Mais il n’a que 12 ans !

— Il se débrouille très bien, surtout en forêt ! Un vrai pro ! lança Luan en faisant un clin d’œil complice au jeune garçon.

— Et après ? Allez, raconte ! insista Nora.

— On est arrivé au dernier village possible selon les pistes qu’on nous avait données après cinq heures de route. Un petit village de rien du tout. J’avais de la difficulté à comprendre le dialecte des gens, un mélange d’espagnol, de portugais, avec peut-être un peu d’Aztèque et aussi d’Arekuna. Mais on a fini par rencontrer le…

— Mon arrière-grand-père ! coupa Manuel qui n’en pouvait plus d’attendre son tour.

Puis il sortit de table rapidement.

— Mais où vas-tu ? demanda Alex.

— Il a quelque chose à te montrer, répondit Luan. Ça en vaut la peine !

Manuel revint avec un paquet enveloppé d’une vieille peau d’animal.

— Attends Manuel, on doit finir de raconter l’histoire avant !

— Non je veux voir ! lança Nora.

— Non non non, rétorqua Luan. L’histoire en premier !

Alex ne put s’empêcher de sourire.

— Oui c’est vrai, l’histoire en premier ! s’exclama Manuel en éclatant de rire.

— Alors voilà, on se trouvait dans le nord du Brésil, reprit Luan. Cet homme se disait l’arrière-grand-père de Manuel. Évidemment, on n’a pas pu le prouver, mais cela n’avait pas d’importance. Il nous a dit qu’il nous attendait pour nous emmener à la porte qui nous mènerait au bout du monde. Il nous a pointé le mont Roraima et nous invita à le suivre. Pour ma part, c’était assez loin pour se taper une marche et de plus le soleil commençait à descendre. Je voulais reporter cette randonnée au lendemain, mais il a insisté pour que nous partions à l’instant. Cela ne pouvait pas attendre, car probablement que le jour suivant il ne serait plus de ce monde. Vu la difficulté que nous avons eue à trouver ce village, et l’insistance du vieil homme, nous sommes partis. Mais nous avons fait une bonne partie du trajet en voiture. Puis nous avons poursuivi la route jusqu’au pied du Kerepakupai Vená, mieux connu sous Salto Ángel, le saut de l’ange.

— Fantastique ! s’exclama Nora. Ça semble sorti tout droit d’un film.

— Ça signifie « la cascade du lieu le plus profond » en Arekuna, mentionna Manuel.

— Tu es rendu champion en dialecte toi ! commenta Alex.

— Et tu savais que c’était la chute la plus haute au monde ? demanda Manuel.

— Pas du tout !

— Si tu avais vu le paysage, juste ça valait la montée.

— Alors nous sommes allés jusqu’au sommet, poursuivit Luan.

— Attends… Vous avez gravi la montagne en pleine nuit si je comprends bien ? demanda Nora.

— Oui, avoua Luan. Il y avait une corde que nous avons utilisée pour grimper, et trois torches. Nous avons suivi un petit sentier et lorsque ce fut trop abrupt, des saillies avaient été creusées à même le flanc pour nous aider à prendre pied.

— Mais une fois rendu en haut, surprise ! lança Manuel. Pas de porte !

— La porte se trouvait ailleurs ! continua Luan. Le grand-père nous disait qu’elle se trouvait où prenait source le cours d’eau qui se jetait dans la falaise, à environ dix kilomètres de là.

— Là d’où tout part, le début du monde, ajouta Manuel.

— Nous avons donc poursuivi notre route en amont. On devait se rendre sur l’un des principaux tepuys du Venezuela.

— Au Venezuela ? Mais je croyais que vous étiez au Brésil ! souligna Alex.

— Oui, c’est vrai que nous y étions, mais le mont Roraima se trouve à cheval sur la frontière du Venezuela et de la Guyane, pas très loin du Brésil. Salto Ángel est au Venezuela.

— Et l’histoire ? rappela Nora.

— Oui oui, on continue. Alors une fois rendus à Auyan Tepuy, nous devions monter encore une fois. Je sentais que le vieil homme perdait ses forces, mais il était obstiné comme tout. Il fallait s’y rendre au plus tôt et avant la sexte.

— La sexte, demanda Nora.

— La sixième heure, répondit Manuel.

— Mais on n’y voyait rien, poursuivit Luan. La lune était cachée et nous devions traverser d’épaisses brumes. Une fois en haut, la vue était à couper le souffle. Nous étions entourés de nuages. Seul le plateau d’environ sept cents kilomètres carrés était dégagé. Je dois avouer qu’on se sentait comme les maîtres du monde, au-dessus de toute création. Ça décrivait tout à fait l’appellation « le début du monde ».

— Et vous savez ce que veut dire Auyan Tepuy ? demanda Manuel.

Nora et Alex hochèrent la tête. Manuel prit un air sinistre.

— C’est de l’Arekuna. Ça veut dire « la montagne du Diable ».

— ¡ Hala ! s’écria Nora. Ça, c’est le genre d’histoire que j’aime !

— Mais toujours pas de porte ! répliqua Manuel.

— Hé oui, continua Luan, pas de porte. Mais il y avait un monticule de pierres là d’où partait le cours d’eau.

— Attends, interrompit Manuel, tu oublies ce que mon arrière-grand-père avait dit. Quand on lui a demandé où était la porte, il a posé la main sur ma poitrine, puis sur ma gorge puis sur ma tête. En premier, j’ai compris que la porte était en moi, mais ensuite j’ai mieux compris. Il s’agissait de respirer, puis d’émettre un son, et de là on pouvait rejoindre l’Iu.

— C’est ça la porte ? demanda Nora.

— Oui et non, répondit Luan. Après avoir dit ça à Manuel, il s’est dirigé vers le monticule de pierres, et il s’est mis à les déplacer. Il en a sorti un paquet.

— Ce paquet ! dit fièrement Manuel en le brandissant.

Il le tendit à son père. Alex l’ouvrit et en retira une pièce de grès formée d’un cylindre traversant deux formes pyramidales s’emboîtant l’une dans l’autre de façon inversée. Nora resta époustouflée à la vue de l’objet. Un pivotement de quarante-cinq degrés à la base de la pyramide du dessous par rapport à celle du dessus donnait un aspect tridimensionnel un peu mystique à l’objet. La pointe de chaque pyramide rejoignait la base de l’autre. Un disque épais était positionné à mi-chemin entre les deux formes.

— Merveilleux. Ça doit remonter à plusieurs millénaires, remarqua Alex.

— J’ai pensé qu’on pourrait essayer une datation, mentionna Luan en regardant Nora.

— J’aimerais qu’on essaie ! insista Manuel.

— Mais oui, bien sûr ! répondit la jeune femme en prenant l’objet. C’est surement vieux de plus de dix mille ans. On dirait une sculpture de grès et de calcaire. Des dépôts se sont accumulés et plusieurs détails sont effacés…

— Auyan Tepuy est un socle de grès d’environ deux milliards d’années, spécifia Luan. Même pierre alors !

— En tout cas, Lydie aurait aimé voir ça, murmura Alex.

Il resta songeur. Nora et Luan se regardèrent. Un souvenir lointain que celui de sa femme, c’était presque la première fois qu’il en évoquait le nom.

— Mon arrière-grand-père a dit que cela doit rester dans la famille. De génération en génération, la tradition doit se poursuivre.

— Une sorte d’objet de déité, ajouta Luan. Son grand-père était un personnage spécial.

— Mon arrière-grand-père ! spécifia Manuel.

— Oui oui, ton arrière-grand-père ! Il nous a raconté qu’autrefois on l’utilisait pour voyager jusqu’au bout du monde.

— Pourquoi tu as dit « était » ? demanda Alex.

— Parce qu’il est resté sur le plateau, il ne voulait plus redescendre. Il nous a dit qu’il nous avait attendus pour faire ce dernier voyage. Il se devait maintenant de boucler la boucle du début du monde et relancer un nouveau cycle.

— Un peu spécial… Qui est-il ? demanda Nora.

— C’est le sorcier du village, le shaman, répondit le jeune garçon. Regarde, on l’utilise comme ça, dit-il en prenant l’objet des mains de Nora.

Il enjoignit les deux mains autour de la base, et le tint au milieu du front dirigé vers le haut, la tête légèrement penchée vers l’arrière, le dos arqué. Alex eut un frisson lui parcourir le dos. Il se sentit envahi de lointains souvenirs, indéfinis, mais familiers.

— Ça me fait penser à quelque chose… Mais je n’arrive pas à me rappeler exactement.

— On dirait deux cornets interpénétrés en sens inverse, remarqua Nora.

***

Dans le bureau du directeur du COM, Charles avait pivoté sa chaise vers les montagnes, perdu dans de lointains souvenirs. Malek… tu ne savais pas à quoi tu jouais… Tu voulais tout, et depuis ce temps, ce tout tourne au cauchemar.

— Nous pouvons recréer la nature telle qu’elle se doit d’être, c’est-à-dire parfaite !

— Nous ne pouvons aller aussi loin, nous ne connaissons pas encore les effets secondaires d’une telle reprogrammation de la nature. Laissons passer un peu de temps afin de découvrir ce qui peut se cacher de néfaste, répondit Luan.

— Nora, qu’en penses-tu ? demanda Malek, impatient.

— Je suis pour attendre encore. Luan a raison, on ne connaît pas tout.

Malek n’en revenait pas. Il les regarda, puis regarda Charles. Ce dernier ne disait rien, par conséquent, allant dans le même sens du couple.

— Je ne comprends pas ! Nous pouvons exercer une suprématie sur le monde, et cela ne serait que pour le mieux. Pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas instaurer un nouvel ordre ? Ces stabilisateurs vont sauver le monde, tout un chacun pourra manger à sa faim…

Luan s’approcha et le prit par les épaules.

— Malek ! Personne ne veut exercer de suprématie et encore moins dominer le monde. Ce serait contre nos principes et contre l’idée de base de nos recherches. Mais pour nourrir tout un chacun, je suis d’accord avec toi, et c’est ce que nous désirons tous. Mais vois-tu, le temps n’est pas encore venu. Sois patient.

Malek se dégagea et alla chercher un genre d’appareil ressemblant à deux cornets interpénétrés en sens inverse. Nora resta stupéfiée.

— Mais qu’est-ce que c’est ? demanda Luan.

— C’est un Caméléon !

Luan ouvrit les mains, l’invitant à poursuivre.

— Le caméléon est maître dans l’art de tromper en modifiant son apparence afin de se camoufler. En fait, le caméléon change de longueur d’onde visuelle, et nous ne le voyons plus ! Cet appareil fait de même. Il génère une fausse longueur d’onde de la culture et trompe alors les insectes nuisibles à ce type de récolte, et ça, sans aucune pulvérisation d’insecticides !

Luan sourit à l’allusion tandis que Nora applaudissait l’explication.

— J’avoue que c’est bien pensé, avoua Charles.

Malheureusement, le Caméléon avait été acheté par une grande entreprise de viticulture basée sur l’utilisation de vignes génétiquement modifiées. Un produit alors difficilement revendable sur le marché des consommateurs désirant un vin sans OGM. Malek s’était chargé lui-même de la programmation matricielle. L’appareil camouflait même aux yeux des inspecteurs la vraie nature de la culture. Charles se leva, et fit quelques pas. Quel bordel c’était ! Et depuis ce temps, une bureaucratie emmerdante de qualification des demandeurs à en plus finir, et un prix exorbitant ! Tout ça à cause de cet enquiquineur !

***

Dans le bureau de Marie Polindovak, Patamon poursuivait ses explications.

— Même si plusieurs appareils fonctionnent sur des longueurs d’onde précises et ont un énorme potentiel concernant principalement le secteur de l’agriculture, et en cela nous avons des preuves bien concrètes, il semblerait que les principaux chercheurs n’aient pas encore créé l’objet ultime de leurs recherches.

— Ah ! Et pourquoi donc ? demanda Marie.

— Bien il faut comprendre et surtout connaître le principal fondement de ce que nous connaissons aujourd’hui sous la dénomination des ondes de forme.

Marie demeura silencieuse, attendant la suite.

— Comme je vous ai expliqué plus tôt, nous baignons dans plusieurs ondes ou ondulations énergétiques. Ces ondulations ont une certaine influence sur notre corps et notre comportement.

— Oui je comprends très bien cette partie.

— Donc on crée un appareil dont le principal but est de contrôler certaines énergies afin de les rendre favorables ou du moins fournir un environnement favorable au développement de cultures agricoles. En cela, l’eau et par conséquent les minéraux sont mieux distribués, les racines, la tige et les fruits de la plante sont harmonisés. C’est un peu comme faire écouter de la musique à un troupeau de vaches laitières afin qu’elles soient plus calmes et fournissent également un meilleur lait. Dans ce cas-ci, ces appareils, comme les stabilisateurs agricoles, servent à remplacer les produits chimiques et un travail manuel ardu.

— Ce qui a mis plusieurs industries agroalimentaires chimiques en faillite.

— Exactement. Mais la recherche, c’est la recherche, qu’y pouvons-nous ? Je crois que ces gens, sous la gouverne d’Allexan Fonwell, ont réussi tout de même à trouver une façon constructive d’exploiter et d’augmenter la production alimentaire de notre planète afin de pouvoir nourrir un jour tous ses habitants, ce qui n’est pas peu dire.

Patamon fit une courte pause avant de continuer l’exposé.

— Alors, si on poursuit cette idée, pourquoi ne pas créer un appareil qui pourrait remplacer davantage ? Le pétrole, l’électricité, la médecine, la pharmacologie…

Les yeux de Marie se mirent à briller de surprise.

— Je dois avouer que dans ce dernier cas, ce serait mettre à terre ces multinationales profiteuses et abusives de plusieurs trillions de dollars…

— Incluant également les multinationales de l’industrie pétrolière…

Puis il hocha la tête.

— Ces appareils sont antibusiness.

— Vous dites qu’ils pourraient en arriver là ? s’exclama Marie.

Le cardinal sourit malicieusement.

— Non je ne crois pas. Ils ne sont pas les seuls à travailler sur un projet semblable, c’est-à-dire trouver la pierre philosophale dans ce monde moderne.

Marie perdit ses illusions.

— Je m’excuse madame, ce que je veux dire c’est que je ne crois pas que cela se réalise dans cette vie-ci, ni dans la prochaine d’ailleurs.

— Et pourquoi donc ? demanda-t-elle, perplexe.

— Cela est assez compliqué à comprendre, et eux-mêmes, malgré les percées scientifiques incroyables qu’ils ont faites dans ce domaine, semblent être bloqués à cette question. Concernant les formes d’énergies, il leur manque un élément essentiel. Mais malheureusement il me manque à moi aussi également les informations nécessaires pour pouvoir vous expliquez davantage ces concepts qui encore une fois paraissent sortir des sentiers battus et pourtant encore inexplorés.

Sur ce il se leva, s’apprêtant à prendre congé. Marie lui ouvrit la porte.

— Je vous remercie de vous être déplacé et surtout de vos précieuses explications. Si jamais nous pouvons vous rendre un service similaire, n’hésitez pas.

Patamon sourit et n’en attendait pas moins.

— Je vous en prie madame.

Avant qu’il ne quitte définitivement, Marie semblait avoir un autre point à ajouter, ce qu’elle n’hésita pas à partager.

— Vous semblez être bien au courant dans ce domaine, et sans vous retenir davantage, car les questions ne manquent pas, je suis curieuse de savoir quel est cet élément essentiel qui manque à ces scientifiques pour aboutir à leurs recherches.

Patamon avait attendu la question et se demanda s’il devait lui révéler le nom. Après tout, cela pourrait servir à la trouver. L’ONU avait une portée assez grande sur la planète avec des ramifications très étendues.

— Bien je vous ai dit qu’ils n’étaient pas les seuls à travailler sur un projet semblable et l’Église apporte sa contribution de bon berger comme ce fut toujours le cas. Cependant, faute de ressources, nous faisons tous face à une crise mondiale. Cet élément essentiel qui manque, autant à eux qu’à nous, est en fait une sorte de catalyseur. Une fois intégré à notre projet, celui-ci pourrait aider à créer ce que nous avons discuté. L’Église met tout ce qu’elle peut dans ce projet comme dans plusieurs autres d’ailleurs, et au risque de me répéter, pour le seul profit de la population mondiale.

— Bien sûr… Mais si jamais ce catalyseur nous tombait sous la main, comment saurait-on que c’est bien l’objet en question ?

Patamon s’approcha, ferma les yeux et en murmurant, récita un poème.

— Elle ne se reconnaît pas, ne se voit pas et ne s’entend pas. Née de cet ange déchu, elle git dans la lenteur de l’âge comme un souffle porté par le vent. Elle attend la venue des temps et alors sa clameur s’entonnera en une puissance jamais égalée pour celui qui la saluera. Malheur à celui qui s’y opposera, car les anges noirs s’uniront pour encenser le ciel et la terre et la mer.

Marie sourit, interloquée de cette mise en scène religieuse. Patamon ouvrit les yeux et posa son regard dans celui de la femme.

— On l’appelle la corne du Diable.

***

Autour de la table chez Alex, le visage de ce dernier changea du tout au tout.

— Comment as-tu appelé ça ? demanda-t-il subitement à Manuel.

— La corne du Diable… C’est ce que mon arrière-grand-père a dit.

— Et tu sais pourquoi on l’appelle la corne du Diable.

— Bien, parce qu’elle vient de la montagne du Diable… non ?

— Non, c’est probablement un hasard qu’elle se soit trouvée là, sur la montagne du Diable, mais autrement, il n’y a aucun lien.

— Tu connais ? demanda Luan.

— Une vieille légende, répondit-il songeusement.

— Tu nous racontes ? demanda Nora, enchantée d’entendre une autre histoire.

— Je n’en connais que des bouts… C’était Lydie qui aurait aimé vous la raconter.

Encore une fois, Alex regarda l’objet et le souvenir de sa femme lui revint. Oui, comme elle aurait aimé tenir cet objet entre ses mains, le regarder, l’admirer pour l’âge, la beauté, l’histoire recelée dans ce fragment de pierre, un bout de roche qui en a souvent long à dire…

— Mon grand-père a parlé de malédiction du diable si on ne s’en servait pas avec sa tête, mentionna Manuel.

— Vraiment ? demanda Alex, interrompant sa rêverie. Mais on s’en sert de sa tête, car justement c’est là que va une corne !

Manuel le regarda, trouvant une logique irréfutable. Alex lui fit un clin d’œil ce qui fit sourire le jeune garçon.

— Mais ce que ton arrière-grand-père a voulu dire, c’est qu’il faut réfléchir avant d’agir.

— Mais c’est ce que j’avais compris ! lança Manuel.

— Hé arrêtez-vous deux de me faire languir ! supplia Nora. Je veux mon histoire !

Alex sourit. Nora se cala un peu plus dans sa chaise, appuyée sur Luan. Manuel déposa la corne du Diable sur la table, au centre. Alex la regarda, puis commença le récit.

— Certains écrits mentionnent la corne du Diable comme responsable de la disparition de l’Atlantide. En fait, le mot Atlantide a été mal interprété, car la véritable traduction serait « Grande Terre »… Mais il semblerait qu’il y ait eu deux « Grandes Terres », une dans l’Océan Atlantique, d’où l’association avec le mot Atlantide, et l’autre dans le Pacifique dont les noms tournent autour de la consonance Mu. Dans la mythologie remontant à bien avant notre préhistoire, sur la Grande Terre du Pacifique, il y aurait eu un peuple colonisateur, ancêtre de la race adamite. Et ce peuple possédait une corne au milieu du front, surement au même endroit de ce qu’ils appellent dans la religion hindouiste jnana chakshus, le troisième œil ou l’œil de la connaissance. Et effectivement, cette corne leur apportait une vision et une connexion directe avec le Grand Tout, le Dieu universel. Donc un peuple entier détenteur d’une connaissance supérieure. Selon la légende, la corne était source de puissance. On reconnaissait le maître à sa corne et ce dieu, qui n’en était pas un dans le sens qu’on peut lui donner aujourd’hui, était alors respecté et aimé de tous. Il apportait sagesse, abondance, et suprématie dans l’ordre planétaire.

Alex prit la corne du Diable entre ses mains avant de poursuivre.

— Mais comme dans toute histoire, il y a eu conflits ou du moins une forte opposition, et des différences marquées entre des groupes d’individus. Ce qui nous confirme que le peuple de la connaissance n’était pas le seul sur la Grande Terre. Alors celui qui voulait accéder à la connaissance devait tuer le « dieu ». Il devait se rendre sur le territoire du peuple de la connaissance, trouver un « dieu », lui enlever sa corne et se l’approprier selon un rite précis. Mais s’il échouait, il se trouvait jeté dans les feux de l’enfer pour l’éternité, son âme éparpillée dans l’univers, retournant à la force de toute chose, au Grand Tout. Peut-être que l’association du diable avec l’enfer vient de là.

— Et s’il réussissait, il se faisait greffer la corne ? demanda Luan avec un brin de plaisanterie.

Nora mit un doigt devant sa bouche, lui interdisant d’interrompre l’histoire racontée.

— Je ne sais pas pour la greffe, mais la légende parle de la corne du Diable comme d’un objet aux pouvoirs immenses, dépassant de loin le Graal, l’arche d’Alliance ou même les chars de feu des Elohims. Elle a été tenue au secret et son existence fut camouflée depuis la nuit des temps à un point tel qu’elle est tombée dans l’oubli total. Rares sont les personnes sachant qu’un tel objet peut avoir existé, qu’il soit authentique et réel. Pour en revenir au but du rituel, il s’agissait de savoir si le vainqueur de la corne était digne de la porter. Ne pas passer le rite de passage équivalait à un échec plus redoutable que la mort.

— Mais si justement il échouait le rite, qui possédait la corne alors ? demanda Nora.

— Je crois que si quelqu’un risquait sa vie pour se l’approprier, il se devait obligatoirement de passer le rite de passage.

— Et qu’était-ce ?

— Bien étrangement, il s’agissait de voir, ce qui était le symbole même de la connaissance. Un bandeau de cuir bandait les yeux du prétendant. Celui-ci était ensuite placé à une certaine distance d’un précipice. Lorsqu’il se sentait prêt, il se mettait à courir droit devant lui et devait pouvoir s’arrêter avant de tomber dans le vide. Comme il avait été épuisé par de nombreux jeûnes, il était davantage difficile de conserver toute l’attention requise et surmonter le rituel. La corne permettait de voir, mais il n’était donné la « vue » qu’à celui qui en était digne !

Alex se tut. Nora le regarda.

— C’est tout ?

— Je ne sais pas grand-chose. C’est Lydie qui m’avait parlé de cette légende. Malheureusement elle n’est pas là pour continuer.

— Tu y crois toi à cette légende ? demanda Manuel.

— Je crois que derrière toute légende se trouve une part de vérité.

***

Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Patamon réfléchissait. Sa discussion avec la secrétaire d’État avait soulevé certains points. Elle pourrait être un élément important. Il ouvrit son iMats et entra un code. Aussitôt des images ondulatoires s’affichèrent, celles de Marie Polindovak. Voilà, j’ai bien fait de prendre cette information dans votre bureau, je pourrai vous suivre à la trace chère madame. Puis il entra d’autres données et établit une communication.

— Bonsoir, cher Président !

— Son Éminence le Cardinal Patamon, il y a longtemps que nous avons eu de vos nouvelles !

— Bien en voici, et j’aimerais que vous me rendiez un petit service, dit amicalement, mais sournoisement Patamon, pour un juste retour du balancier. Nous avons quelques problèmes avec la maison-mère. Je ne vois pas d’un bon œil la direction que prend le centre. Également, on raconte que monsieur Fonwell développe des appareils qui ne sont pas en accord avec l’entente que nous avons et qu’en plus, il semble dépasser le cadre de ses fonctions pour effectuer des services d’entretien routiniers. J’imagine que vous pouvez corriger cette situation avant qu’elle ne s’envenime, n’est-ce pas ?

— Éminence, vous n’êtes pas sans savoir que monsieur Allexan Fonwell a pleine juridiction en matière de recherche et qu’il s’est attiré également la sympathie de plusieurs mécènes parmi les plus puissants de ce monde. En d’autres mots, il est libre de faire ce qu’il lui plaît et par conséquent, il m’est difficile d’interv…

— Monsieur Vincenzo Kauvarol, interrompit le religieux, vous êtes le président de l’Union Européenne, partisan de la grande économie de la Banque Unifiée, l’une des plus rentables sur la planète. Vous avez également bâti des entreprises glorieuses et toujours sur pied malgré les deux dernières crises économiques, vous avez également prôné une énergie verte ce qui commence peu à peu à s’établir comme critère de qualité et vous me dites que vous n’êtes pas capable de contrôler un seul homme ! Comme je vous ai précisé, pour un juste retour du balancier, pour ne pas oublier les nombreux petits services que vous avez pu bénéficier de notre Église qui je suis sûr valent votre place au sein de cette grande communauté européenne, nous désirons une correction de la situation… maintenant !

— Je savais bien que vous sortiriez cette carte un jour ou l’autre… Je verrai ce que je peux faire, répondit-il.

Puis il raccrocha sans attendre d’autres ripostes. Patamon ne put que répliquer, davantage pour lui-même.

— C’est dommage que nous ne puissions pas entièrement compter sur vous !

Il regarda l’émission de l’onde du président sur son combiné. Il sut que le président n’était effectivement pas une personne sur qui il pouvait entièrement compter. Patamon ajusta les ombres verdâtres qui défilaient sur le petit écran du combiné. Il crut percevoir d’étranges sons, des voix étouffées. Sans pour autant les entendre nettement, il put deviner que Vincenzo Kauvarol ne le portait pas en son cœur. Que Dieu lui pardonne.

***

À l’autre bout de la Terre, devant l’écran mural affichant une vue satellite du sud de la France, Wakitsa était dans de profondes réflexions. Il changea les données de l’affichage. Le paysage se transforma en différentes couleurs, déployant l’image sous sa forme ondulatoire. Il aimait ce spectacle, cette danse où l’énergie se mouvait en de gracieux mouvements. La vie, telle quelle, sous sa forme la plus pure… Il ferma les yeux quelques courtes secondes. Où Alex est rendu dans ses recherches ? A-t-il réellement trouvé ? Non… pas encore, sinon il se serait manifesté publiquement… Quand alors ?

Il balaya de la main ces questions. Il reprit position sur son siège et entra de nouvelles données sur l’écran tactile. L’image pivota. Que se passe-t-il du côté de Yakoutsk ? L’immense écran mural afficha instantanément la ville, puis en une plongée vertigineuse, se dirigea vers l’édifice où le meurtre du président de la société avait eu lieu.

— Ouverture de dossier.

À la droite s’affichèrent aussitôt les données de la société.

— Analyse comparative.

Des liens s’affichèrent rapidement, faisant les recoupements depuis les dernières vingt-quatre heures.

— Vérification de données.

Lorsque l’image pivota de quelques degrés, un immense feu étendu sur plusieurs kilomètres carrés de champs en culture emplit l’écran virtuel. Wakitsa esquissa à peine un sourire de satisfaction. Plus loin, les entrées des mines étaient comblées par le déversement de tonnes de roches par des camions géants.

***

Les cieux s’enflammaient de rouges et d’orangés alors que le disque solaire déjà rougeoyant disparaissait sous l’horizon. L’air frais prédisposait à une autre nuit calme. Manuel, assis près de l’étang, regarda la corne du Diable entre ses mains. Nora approcha.

— Ça va aller mon grand ? demanda-t-elle.

— C’est la même chose à chaque fois…

La jeune femme s’accroupit devant le garçon.

— Tu sais, ton père ne veut prendre aucune chance… Il t’aime et veut te protéger si jamais il arrivait un accident dans le labo.

Manuel posa son regard sur elle, puis vers le ciel.

— On doit continuer nos expériences, mais on n’en a que pour une heure seulement. Tu peux aller dans la bibliothèque et faire quelques recherches sur ta corne du Diable ! ajouta-t-elle.

— Ah oui ? souffla le jeune garçon, voyant une occasion de fouiner dans les livres.

— Bien sûr, mais en passant par l’arrière et non par le labo.

— Et demain on fera la datation de la corne du Diable comme promis ?

— Promis à la première heure ! dit Nora en levant la main. Mais pas à sept heures du matin ! reprit-elle.

— Je sais, pas avant neuf heures, dit-il.

Nora passa la main dans les cheveux du gamin. Celui-ci éloigna la tête en riant. Elle sourit, puis se dirigea vers le labo. Les mains du garçon caressèrent la sculpture tandis que ses yeux suivirent la jeune femme refermer la porte derrière elle. Il se leva et alla vers le labo. Nora, Luan et Alex ouvrirent les coffres contenant les différents appareils. Le DOEM était installé au centre du labo. Nora le connecta. Sentant un regard se poser sur elle, elle tourna vivement la tête en direction de la porte vitrée. Manuel la regardait. Elle reprit son souffle et agita la main. Allez, file en haut !

Il sourit, puis disparut. Il aimerait bien rester une fois, pensa-t-elle, mais je m’en voudrais s’il lui arrivait le moindre malheur. Alex, ayant assisté à la scène, n’ajouta rien. Il sembla comprendre les pensées de la jeune femme. Il était le premier à interdire l’accès à toute personne non nécessaire au labo. Nora brisa le silence.

— Il va s’installer en haut et faire quelques recherches sur sa corne du Diable.

— Très bonne idée, répondit Alex.

— Si on finit plus tôt, on pourrait faire sa datation et lui montrer comment utiliser le DOEM, qu’est-ce que tu en penses. risqua Luan.

Alex réfléchit à la question. Il faudrait inscrire son schème dans le plan de l’appareil et… Le DOEM est difficile à utiliser… Il est si jeune encore… Je ne voudrais pas risquer sa vie pour un simple caprice… j’ai promis à Lydie…

Nora sentit son inquiétude.

— Tous les tests démontrent ses aptitudes pour les sciences. Il comprend rapidement tous les grands principes actuels.

— Mais c’est toi qui décides Alex, conclut finalement Luan, sentant une pression inutile dans l’air. Pour ma part, Manuel est comme mon petit frère, alors…

Alex saisissait bien la nuance. Ces deux-là adorent cet enfant et veulent tout simplement lui faire partager leur passion.

— De toute façon, commençons par le plus important, ajouta Nora. On verra plus tard ce qu’on fait avec ce petit garnement ! dit-elle avec son humour latin.

Elle posa la batterie sur une table près du centre du labo. Elle y connecta les fils requis. Elle inspecta rapidement le système caméra branché à l’ordinateur. Tout semblait opérationnel.

— Je suis prête, annonça Nora.

***

À suivre.

Maran’atha.

*Jñani : un être réalisé et non ignorant sur son chemin.

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