Publication chapitre 2

Yai Malena Jñani*

Voici le deuxième chapitre du livre I, du premier tome de Aouma Sutra. C’est-à-dire la première partie et qui contient les 12 premiers chapitres. Si tu aimes, tu n’as qu’à cliquer sur ce lien pour choisir le format désiré. Aouma Sutra est disponible dans les populaires formats ePub et Kindle. Tu peux le télécharger gratuitement à partir d’Amazon, Smashword, Kobo, iTunes et autres. Sur cette page, tu as les liens vers les distributeurs incluant ceux mentionnés.

Sans plus tarder, voici le livre 1 avec le deuxième chapitre. Les chapitres 1 et 2 sont le prologue du récit.

Chapitre 2

Entre ciel et terre, Baie Junquillal, Costa-Rica.

Un hydravion venait de quitter les eaux de la Baie Junquillal, située au nord-ouest du Costa-Rica. Il survola le Golf de Santa Elena, puis se dirigea vers le Nord, vers la Californie, en conservant une basse altitude au-dessus de l’Océan Pacifique. À son bord, quatre hommes. L’un d’eux fulminait. Il était en rage. Il serrait la mâchoire. Ses yeux étaient nerveux, jetant de rapides coups d’œil par le hublot. Il y aperçut sa réflexion. Un nez de boxeur, une mâchoire carrée, un front partiellement dégarni qui se détachait d’une chevelure courte un peu grisonnante. Il donna un solide coup de poing dans le dossier du siège devant lui.

— Tu n’étais pas obligé de les tuer, imbécile ? lança Diego.

Il jeta un regard noir vers Rojas Muñoz, un homme de petite stature, mais bâti d’une solide charpente. Il avait une balafre sur la joue gauche. Ses longs cheveux noirs tranchaient à peine de son teint foncé. Il soutint le regard de Diego pendant quelques secondes, prit une bouteille de whisky dans son sac et la déboucha. Il sourit à l’odeur familière de l’eau de vie.

— Fallait se dégourdir, répondit-il finalement, portant la bouteille aux lèvres.

— Quelques cadavres de plus ou de moins, ça ne changera pas grand-chose dans notre agenda ? dit Quispe en éclatant de rire.

Diego le regarda.

— À vous deux, vous devez surement atteindre le quotient intellectuel d’un âne.

Rojas partit à rire de plus belle. Quant à Quispe, il dévisagea Diego, n’étant pas sûr de comprendre. Ses yeux foncés se fondaient aisément avec sa peau d’ébène de descendance d’esclaves noirs. Il plissa le regard alors que Diego reporta le sien vers le quatrième homme.

— Malek ?

Celui-ci souleva les yeux. Son teint pâle et ses traits fins le démarquaient de ses comparses.

— Les caméras n’ont rien enregistré ? Aucune vibration ? Aucune image ?

Malek pencha la tête de côté, le regardant étrangement.

— Hé ? Diego, ajouta Quispe, regarde-le. Il se fout de ta gueule ? Ha ? Ha ?

— Alors ? attendit impatiemment Diego.

Malek reporta son regard devant lui et ouvrit à peine la bouche.

— Quand l’onde est court-circuitée, tout arrête.

— On ne te courra pas après Diego, tu peux dormir tranquille, murmura Rojas entre deux gorgées.

Malek fouilla dans sa poche et sortit trois petits cylindres argentés.

— Même si le champ est désactivé, il se peut qu’il y ait une autre alimentation.

Il tourna les cylindres entre les doigts.

— Tout est consigné là… Je leur ai laissé une copie réencodée selon leur longueur d’onde, histoire de les laisser patauger un peu.

Diego acquiesça, et tourna la tête vers Rojas.

— Je déteste laisser des traces derrière moi, surtout des traces de sang ?

Rojas perdit son sourire.

— La prochaine fois, emmène quelques touristes en manque d’aventures ? Tu pourras les revendre à bon marché sans te salir les mains ?

Quispe ricana de plus belle. Diego laissa tomber. Des cas désespérés ces deux-là ! Un quotient intellectuel limité à la bêtise humaine.

— Tu sauras te débrouiller avec ça ? demanda Diego en pointant le menton vers les caisses.

Malek posa son regard vers la marchandise puis revint vers Diego.

— Combien ?

Diego soupira. Malek avait une connaissance étendue sur les champs électromagnétiques, bien au-delà de plusieurs spécialistes, et il le savait. Il pouvait mettre au neutre n’importe quel champ en quelques minutes. Il estimait la valeur de ses services dans les hautes sphères des six chiffres. Après ça, il ne s’en mêlait plus. Il pouvait cependant faire exception si un sixième zéro était ajouté.

Auyan Tepuy, Venezuela.

Luan, Manuel et le vieil homme arrivèrent au pied d’un des plus hauts et des plus célèbres tepuys au monde, un autre relief au sommet plat bordé par autant d’immenses falaises, l’Auyan Tepuy.

— Hé bien cette fois-ci, je crois que nous devrions attendre le matin. On ne voit absolument rien. On ne voit pas le sommet, ni la montagne, ni la lune. Nada ?

Le vieil homme poursuivait sa marche et trouva la corde. Il prit pied sur un petit socle et pointa la direction à prendre.

— Il faut grimper, répondit Manuel.

— Oui, ça j’avais compris ? Mais ce que je ne comprends pas c’est l’urgence de s’y rendre maintenant ?

Manuel le regarda, souriant. Luan acquiesça. Oui je sais, la sexte…

Ils disparurent peu de temps après dans une épaisse brume.

— Qu’est-ce que je fais ici à une heure pareille ? grogna Luan, à voix haute.

— On va vers la porte ? répondit Manuel.

— Oui je sais bien, mais… bon, inutile de répéter…

La montée était difficile et ils durent arrêter à plusieurs reprises pour reprendre leur force.

— Je comprends pourquoi on l’appelle la montagne du Diable, c’est diablement difficile d’accéder au sommet ? lança Luan.

Ils arrivèrent finalement sur le plateau et s’allongèrent sur le sol, à bout de souffle. Luan aperçut la lune. Il s’assit.

— Dis Manuel, tu as vu ça ?

Le garçon s’assit à son tour. L’émotion ressentie les laissa bouche bée. La lune éclairait le plateau entouré de nuages qui s’étendaient à perte de vue. Ils avaient l’impression de flotter et dominer le monde.

— Je ne vois toujours pas de porte, mentionna Manuel.

Le vieil homme porta son regard vers l’horizon. Puis il se tourna vers Manuel et lui mit la main sur la poitrine en parlant.

— Il dit que la porte se trouve en moi, traduisit Manuel.

— Ne me dis pas qu’on est venu jusqu’ici en pleine nuit que pour se faire dire cela ?

Le vieil homme le regarda et émit un commentaire.

— Il dit que toi aussi tu pourras utiliser la porte.

— Dis, tu es sûr de bien comprendre ce qu’il dit ?

— Euh… Pas tout à fait…

Il partit à rire. Le vieil homme remit la main sur la poitrine de Manuel en parlant, puis porta deux doigts sur la gorge et finalement toucha le centre du front avec un seul doigt.

— Ah voilà, je crois comprendre. Il dit que la porte se trouve en nous. Pour la franchir, il faut apprendre à respirer, puis émettre le son afin de pouvoir rejoindre l’Iu.

— L’Iu ?

— Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je suis sûr que c’est ce qu’il a dit.

Le vieil homme pointa un amoncellement de pierre en le nommant.

— Il dit que c’est la source. C’est de là qu’a pris naissance la rivière et le monde en même temps.

Luan acquiesça.

— Oui bon… Deux milliards d’années, ce n’est pas rien…

La montée l’avait complètement épuisé et il ne se sentait plus la force d’aller où que ce soit. Le vieil homme se rendit aux pierres et s’y agenouilla. Il leur fit signe de venir l’aider et commença à enlever les pierres. Luan et Manuel le rejoignirent et se mirent à déplacer d’autres pierres, dégageant une cavité. Le vieil homme y plongea la main et ressortit un objet enveloppé d’une peau d’animal. Il se releva puis inclina le dos vers Manuel tout en tendant l’objet, et attendit.

— Manuel, je crois qu’il veut que tu le prennes.

Manuel s’approcha, et prit l’objet. Comme une danse silencieuse, le vieil homme arqua le dos, écartant les bras, tête vers le ciel. Il joignit ensuite les mains au centre du front, prolongeant l’arête du nez. Le corps revint à une position verticale tout en penchant la tête vers Manuel. Il ouvrit ses bras, la main gauche rejoignant le dos, paume ouverte vers l’arrière, puis la main droite, paume dirigée vers le cœur. Il attendit. Après quelques courtes secondes, il ramena les mains jointes sur l’arête du nez, le bout des doigts dirigés et touchant le centre du front. Il énonça une courte phrase. Manuel fut surpris, puis effrayé.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Luan, inquiet à son tour.

— Il dit que son voyage est terminé.

Regroupement insulaire des iles du Pacifique, Sidney, Australie.

Thamas Daquilis, fondateur du plus grand empire de produits synthétiques, incluant les plus grosses entreprises pharmaceutiques, les laboratoires de viande synthétique et une multitude de substituts alimentaires, interrompit une forte discussion en cours.

— C’est assez ? Cela fait deux jours que vous essayez de « discuter » sans arriver à une entente raisonnable, et ce malgré les nombreuses semaines de préparation. On n’est pas près de conclure si je me fie à votre discours acharné.

Il reprit position dans son fauteuil. Il se devait d’arriver à une entente, son empire en dépendait. Les gens se tournaient de plus en plus vers les ressources premières dites naturelles, délaissant largement les produits synthétiques. Il fallait jouer dur, être indépendant sans leur laisser savoir qu’il avait besoin de leur accord et laisser le temps faire son œuvre. Tous le regardaient, attendant le verdict final.

— Alors voilà, je vous fais une offre de trois milliards ? Ainsi on va gagner du temps.

— Mais on ne couvre même pas l’inventaire à ce prix ?

L’inventaire ? se dit Thamas. Il parlait du potentiel à moyen terme des ressources naturelles exploitables directement sans modification artificielle incluant les métaux précieux, les matières premières à toute fabrication alimentaire et les ressources pétrolières. Ces dernières demandaient un plus gros investissement à long terme, mais le profit en valait le coût. Thamas se pencha vers l’homme.

— C’est tout de même plus de dix pour cent de l’offre initiale.

— Cela inclut Eutopia 2 ? demanda-t-il.

Thamas se cala dans son fauteuil. Il haussa les sourcils, puis fit la moue.

— Il y a un prix pour chaque « bonus » ? Eutopia 2 est un rêve. Une île artificielle de cette dimension va chercher dans les deux milliards… et quatre ans de construction. Ça nous laisserait juste le temps de déménager avant le grand déluge.

Il sourit à peine au sarcasme. Il laissa les gens réfléchir, puis écourta le silence pesant qui régnait dans la salle de conférence.

— À moins que j’attende tranquillement que vous soyez « naturellement » submergés sous les eaux salées. Avec un investissement de moins de trois cents millions, il sera facile de venir prospecter et puiser ces ressources inestimables et si nécessaires de nos jours. Après tout, l’océan appartient et continuera d’appartenir à tout le monde ?

Il se leva, puis quitta la réunion, suivi de ses avocats et secrétaire. Les membres du comité représentant l’agglomération des îles du Pacifique Sud demeurèrent pantois. Non seulement les habitants des îles étaient mis en grand danger, mais toute la propriété de leurs ressources naturelles se perdrait définitivement avec la continuelle montée des eaux.

Aéroport international de Nice, France.

Un homme monta à bord de son jet privé. Il s’adressa immédiatement au commandant.

— James, nous décollons immédiatement.

— Bien Monsieur Anjay.

Il prit place. Il avait hâte de revenir chez lui même si dans le fond, il n’avait pas voulu quitter la France. Cela faisait trois jours qu’il bénéficiait de l’hospitalité de celui qui, depuis les quelques dernières années, était devenu une sorte de guide autant spirituel que financier. C’était un peu la mort dans l’âme qu’il retournait dans ses terres natales, là où un empire financier l’attendait, celui qu’il avait bâti de toutes pièces et qui était réparti sur tout le territoire scandinave.

Karsts du Maros, Sulawesi, Indonésie.

Cristian portait une attention particulière à la lecture que Keala faisait.

 

– Ŏƈʈλʈẹμɋμe ɗẹ Mλŋλӄʎΐ –
Manakai lui apparut, et pria.
Il fut alors dit : ¥ΛɎʎ oul щsuΛ per Λdдi IU ysςsxtςie Λ ¥ΛɎoumΛ VSʎutrΛ. Iú LuquйдuтИщ Λʎ sIтИu.
Maran’atha, Moi l’Enfant issu du peuple mère, que l’âme soit appelée et baignée dans l’essence trinitaire de l’éther luminifère. Je porte en moi le Hoerah, le Naruiki, Yai Malena, et vers l’Aouma Sutra j’entreprends mon chemin.
– Ŏƈʈλʈẹμɋμe ɗẹ Mλŋλӄʎΐ –
Maran’atha, j’entonne ce chant, me prosterne et louange bien humblement la connaissance infinie qui coule de cette source dont j’abreuve le Temps, la Chair et l’Étoile. Je laisse le souffle s’imprégner. Je laisse la parole me porter. Je laisse la puissance s’insuffler.
Mon esprit et mon corps sauront contempler la Clé que détiennent Kalah, Mana’hta et Lhia’o, maîtres du firmament, de l’empyrée, du céleste.
– Ŏƈʈλʈẹμɋμe ɗẹ Mλŋλӄʎΐ –
Maran’atha, de la pierre, je change en or. De l’or, je change en vie. De la vie, je crée les univers.
YΛïwς se réveilla. Maran’atha.
L’Aouma Sutra fut ainsi scellée.

Keala releva la tête vers Cristian.

— Mais c’est… Cette dernière partie, cette prière, c’est celle de l’Éveil de l’âme ? Comment ?

Keala connaissait par cœur ce texte depuis le moment où elle en avait pris connaissance il y avait déjà plus de dix années de cela, lorsque sa grand-mère le lui eut donné. Elle était tombée en grâce devant sa poésie, la trouvant tout aussi touchante que révélatrice. Chaque mot avait imprégné son imaginaire.

— Tu as raison. L’éveil de l’âme fait partie de « L’Octateuque de Manakai », mieux connu sous le nom de « Dictamen d’Adonaï », affirma Cristian. Ces huit livres se veulent l’ancêtre et la référence de toutes les religions apparues par la suite et connues de nos jours. Elles ont adapté les textes selon leurs croyances et la mainmise qu’elles voulaient avoir sur leur peuple.

Puis il s’approcha, et murmura comme s’il voulait partager un secret.

— C’est l’unique Dictamen complet. Il t’emmène vers la création pure et ses mystères, à une rencontre véritable avec Dieu, Bouddha ou peu importe le nom qu’on lui donne. Ici, cet Être Suprême est connu comme le Grand Tout, et sa manifestation se nomme l’Iu.

Centre de protection et restauration biologiques, Baie Junquillal, Costa-Rica.

C’était un vrai branle-bas de combat au centre de Baie Junquillal. L’endroit grouillait de flics, de médecins et ambulanciers, de spécialistes, d’experts en balistique, de photographes et d’employés revenus de leurs sorties en soirée, encore sous le choc d’avoir échappé à l’hécatombe.

— Ils ne se sont surement pas suicidés les uns après les autres, hurla Antonio Carlos Chavez, l’inspecteur chargé d’enquête. Trouvez-moi des indices, empreintes, quelque chose quoi ?

Puis il se tourna vers le chef de police.

— Avez-vous revu les bandes ?

— Rien inspecteur, pas la moindre trace d’intrus, comme si la bande s’était arrêtée quelques instants avant les meurtres, puis repartie une fois les assassins hors de vue.

L’inspecteur grommela une fois de plus. Il repassa la main nerveusement dans ses cheveux.

— Où est le responsable du centre ? hurla-t-il de nouveau.

On partit à sa recherche rapidement et une femme se trouva devant lui au bout de deux minutes. Il la regarda longuement. Grande, mince, athlétique même, cheveux noirs attachés rapidement, peau brunâtre et yeux noirs, mais les traits tirés.

— Alors ? demanda-t-il.

— Alors quoi ? répondit cette dernière.

— Que s’est-il passé d’après vous ?

— Il me semble que c’est évident non ? Des meurtres inutiles pour le vol de nos appareils.

Pour la première fois depuis son arrivée, Antonio Carlos Chavez prit le temps de voir où il se trouvait. Sa paupière tressaillit lorsqu’il reporta son regard vers la femme.

— Qu’est-ce que ce centre ? Qu’est-ce que vous y faites ?

— On protège la réserve, mais surtout on restaure les forêts du territoire à son état naturel. Un long processus.

— Qui voudrait vous empêcher de faire ça… Une perte de temps selon moi, mais bon… Ce n’est pas une raison pour massacrer tout le monde. Et où étiez-vous dans la soirée chère Madame ?

— Chez moi, et je vis seule.

— Seule, sans alibi alors ?

— Écoutez, j’ai personnellement embauché tous ces employés. Ce sont des gens honnêtes, des chercheurs, biologistes et scientifiques pour la plupart et triés sur le volet. Pourquoi aurais-je voulu les tuer ?

— Ah ça ma petite dame, je n’en ai aucune idée ? Si vous saviez ce que les gens sont prêts à faire pour des futilités.

Puis il hurla de nouveau.

— Trouvez-moi où se trouvaient tous ces « macchabées » dans les dix derniers jours, où sont-ils allés, avec qui, comment et pourquoi ?

Il revint à la directrice du centre.

— Et qu’est-ce qu’ils ont volé ?

Elle regarda la désolation de la place, se frotta les yeux afin de mieux comprendre. Elle reporta son regard vers Chavez.

— Le stabilisateur agricole et le générateur d’onde de forme.

— Et ça fait quoi dans la vie ça ?

Elle poussa un soupir d’impatience.

— Ça sert à rétablir le courant énergétique au niveau biologique, agricole si vous préférez. Les plantes poussent mieux, car non contaminées au niveau des vibrations. Un développement ordonné pourvu qu’on le respecte comme tel.

— Et vous croyez qu’on tue des gens parce qu’ils font pousser des plantes ? relança mesquinement Antonio.

Elle hocha la tête, et se mit à pleurer malgré sa réticence à se laisser aller de la sorte.

— Je ne sais pas pourquoi… dit-elle entre deux sanglots.

L’inspecteur hurla de nouveau à la ronde.

— Que dix hommes aillent battre le terrain. Y a-t-il du cannabis, cocaïne ou n’importe quelle autre herbe bonne pour la « santé » dans les environs ?

La directrice du centre arrêta ses sanglots et regarda l’inspecteur, éberluée.

— Vous êtes malade ou quoi ?

Sans y prêter attention, il formula une autre requête sur le même ton.

— Et emportez-moi ces « macchabées », je ne crois pas qu’ils nous diront ce qui s’est passé davantage en restant ici.

— Je dois prévenir le COM de ce qui s’est passé, dit Carmen.

— C’est qui ça encore ?

— Le propriétaire des appareils et le fournisseur de services.

— Ils sont loin ?

— En France.

Antonio regarda longuement la femme dans les yeux. Il reporta son regard vers le centre. Puis le ramena vers la femme.

— Il faudra m’expliquer.

— Vous expliquer quoi au juste ?

— Tout ça, répondit-il.

— Vous croyez qu’un cours intensif suffira à comprendre « tout ça » ?

— Ce sera un début, et faites-moi confiance, je comprends vite ?

ONU, New York, États-Unis d’Amérique.

Le dossier tomba comme une brique sur le bureau. Marie Polindovak sursauta.

— Monsieur Prats ? Qu’est-ce que c’est au juste ?

— Ce que vous avez demandé, le rapport sur les stabilisateurs agricoles. Tout ce qui concerne de près ou de loin ces appareils, qui les a construits, comment et pourquoi, depuis combien de temps et quelle est la tournure des événements.

Marie Polindovak resta abasourdie. Elle prit le lourd dossier entre les mains et le feuilleta brièvement. Aucune feuille n’était vierge, plutôt le contraire, chaque page était remplie de notes, photographies, états de compte, copies des nouvelles et rapports scientifiques.

— Où se trouve le résumé ? demanda-t-elle.

— Il n’y a pas de résumé… Tout simplement parce que personne ne comprend le cheminement pour en arriver où nous en sommes. C’est pour cela que ce dossier a traîné…

— Traîné… ?

Il tenta d’éviter une réponse directe, sans toutefois trouver de porte de sortie.

— Alors ? insista Marie.

— En fait, ce dossier traîne depuis quelques années.

— Quelques années ?

— Environ un peu plus de deux ans.

— Deux ans ?

— Plus encore si on considère le temps que ça a pris avant de l’avoir entre les mains, et à cela, on ajoute d’autres années à le bâtir et rassembler les éléments.

La secrétaire d’État se frotta les sourcils. La lourdeur bureaucratique la surprenait toujours.

— À ce rythme, on parle de plus de dix années. Alors… Expliquez-moi… Si personne ne comprend comment « ça » fonctionne, comment ont fait les responsables de ces appareils pour les construire et principalement les faire fonctionner ?

Son assistant prit quelques secondes avant de répondre.

— En fait, ce dossier contient la totalité des biographies des personnes clés, les plans des appareils, leurs descriptions à plusieurs niveaux et leur cheminement. Mais, selon l’Ordre des Physiciens, ce n’est pas censé fonctionner. Ils ne donnent aucunement leur appui à ces recherches.

— Et alors ? Comment se fait-il que plusieurs pays s’arrachent ces appareils s’ils ne fonctionnent pas ? Et que les journalistes en parlent comme si c’était la panacée aux problèmes planétaires ?

— C’est là le hic…

— Le hic ?

— S’ils ne donnent pas leur appui, c’est que ces recherches sortent du contexte de leur expertise. Je dois ajouter que la plupart des scientifiques travaillant sur les ondes de forme ont quitté de plein gré leur ordre, que ce soit celui de la médecine, physique, ou autre domaine très spécialisé.

— Les ondes de forme ?

— Oui, c’est comme cela que l’on appelle la base des recherches sur ces types d’appareils.

— Soit… Bref, les physiciens de l’Ordre sont des ignorants sur le sujet, ainsi que le reste de la planète ?

Son interlocuteur acquiesça.

— Il faut comprendre que ce qui touche directement l’alimentation ou ce qui s’en approche de près, tombe dans le collimateur de la bureaucratie gouvernementale sur la santé. Si on fait jouer de la musique aux vaches pendant qu’on les tire, on se fout de l’idée et encore plus du genre de musique utilisée, et on ne donne de compte à personne pourvu que le quota soit respecté. Les ondes de formes s’approchent de cette idée. Comme il n’y a aucun lien direct avec l’alimentation, ils ne subissent alors aucune règle et donc passent inaperçus aux yeux du monde officiel sauf si on veut prouver leur efficacité et le principe qui les régit. Là arrive le domaine de la mécanique quantique, la physique, la cosmologie et tout le reste. Et personne n’est d’accord sur le principe, on cherche tout en jouant à l’autruche pour gagner du temps.

Marie souleva les sourcils quant à la facilité et la complexité du raisonnement. Elle tapota sur l’épaisseur du dossier.

— Personne ne peut éplucher ce dossier pour m’en faire un résumé ?

— Personne que l’on connaît et en qui on peut compter sur une objectivité loyale. Ou bien on penche pour les longueurs d’onde et on accepte qu’elles existent, et de là, on est de leur côté, ou on est contre. Entre les deux, difficile de trouver quelqu’un.

— Quand vous dites « de leur côté », de qui parlez-vous ?

— Principalement du premier scientifique qui a lancé le concept, Allexan Fonwell. Ont suivi différents ingénieurs et spécialistes qu’il a recrutés pour travailler à élaborer ce concept. Ils sont à ce jour à peine quelques centaines réparties de par le monde. Ils s’occupent principalement de l’entretien et de leur utilisation pratique sur le terrain, visant à augmenter en qualité et quantité les récoltes. Très peu expérimentent les variables de ce qu’ils appellent les champs de force. Finalement, un nombre restreint travaille à l’élaboration et la recherche pure.

— Et ?

— Je n’en sais pas plus.

— Alors, trouvez-moi quelqu’un… n’importe qui pourvu que je puisse comprendre sans avoir à me taper tout le dossier ?

Karsts du Maros, Sulawesi, Indonésie.

Keala balbutia à peine la pleine signification de ce qu’elle venait de comprendre après tant d’années.

L’Octateuque de Manakai serait alors la première histoire jamais reproduite graphiquement… Et faisant partie de la seule relique remontant la nuit des temps jusqu’à l’adamite… Dont on en tire davantage une prophétie sur les nombreux cycles des mondes… La prophétie des prophéties ?

Elle regarda l’épais volume. Tout se retrouve entre ces pages. Tout !

Cristian devina aisément ce que la jeune femme pensait, mais, ayant entendu un son étrange, un cliquetis, un tintement métallique, tourna à peine le visage derrière lui. Un éclair aveuglant frappa de plein fouet sa tête. Une lumière intense éclata, et il se sentit projeté hors de son corps. Puis survint une noirceur totale, un vide absolu, un entre-deux mondes, un trou noir où il se sentit aspiré. Il se réveilla en sursaut, et en sueur. Encore…

Il se leva, regarda par la fenêtre. L’aube pointait. Les premiers rayons de soleil balayaient l’étendue des champs agricoles de Puys-des-Abysses. Encore ébranlé par ce qu’il venait de rêver, tous ses sens étaient en alerte. Il sentit quelque chose d’anormal. Il tourna la tête vers un pendule sur le mur adjacent. Les aiguilles tournaient dans le sens contraire. Il baissa la tête. L’onde a changé sa course… pensa-t-il. Il alla vers le pendule et l’ouvrit. Il y vit une ondulation verticale verdâtre. Il tourna un cadran puis l’ondulation reprit une course à l’horizontale et avait repris sa couleur bleutée. Après avoir refermé le pendule, il s’agenouilla, puis se détendit. Il se remémora. Il se rappela les événements relatant la dernière initiation de Keala. Ils étaient imprégnés dans sa mémoire. Il recula davantage dans le temps, dans son esprit, en son for intérieur. Avant. Bien avant. Jusqu’au moment qui parut être un attentat meurtrier et sauvage envers lui-même, son dernier instant d’une vie. Que s’est-il passé ? Pourquoi suis-je bloqué à cette image ? Il essaya de se remémorer, mais rien n’y fit. Chaque fois qu’il remontait dans le temps, suivant le fil de ce qui semblait être des vies entières défilant en quelques secondes, essayant de savoir la vérité, celle à laquelle il avait consacré une bonne partie de son temps, la même image revenait. Un éclair semblait le frapper suivi d’une douleur effroyable à la tête comme si on venait de lui arracher le crâne. Puis un calme complet l’envahissait, pour le faire sombrer ensuite dans une noirceur totale. Il se retrouvait flottant, dans un néant, un vide absolu, une catacombe spirituelle pour des poussières d’éternité.

À suivre.

Maran’atha.

*Jñani : un être réalisé et non ignorant sur son chemin.

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